Il y a des décisions qui occupent longtemps les marges d’une journée. Rester dans cette équipe. Chercher ailleurs. Demander une autre façon de travailler. Avant qu’un départ devienne une date, il peut être une question que l’on reprend, que l’on éloigne, puis que l’on retrouve. Les statistiques du travail saisissent une partie de ces mouvements. Elles invitent aussi à s’arrêter sur ce qui les précède.
Une publication récente, des mouvements du printemps
Le 22 octobre 2026, la Dares a publié ses nouvelles données sur les démissions. Elles portent sur le deuxième trimestre, d’avril à juin : 408 600 démissions de CDI ont été enregistrées en France métropolitaine dans le secteur privé, hors agriculture, intérim et particuliers employeurs. C’est un recul de 1,4 % par rapport au trimestre précédent. La date de publication est récente ; les mouvements observés sont ceux du printemps. [1]
La publication sur les embauches apporte un autre repère : sur le même trimestre et le même champ, les embauches en CDI ont diminué de 0,9 %. Ce rapprochement décrit un contexte. Il ne suffit pas à expliquer pourquoi chaque personne a décidé de rester ou de quitter son poste. [2]
Il faut également regarder ce que l’on compte. Les mouvements de main-d’œuvre recensent des contrats et leurs fins, à partir des déclarations des employeurs. Une même personne peut apparaître dans plusieurs mouvements. Ces séries ne constituent donc ni un décompte de parcours individuels uniques, ni une enquête sur les motivations ou la satisfaction au travail. [3]
Le travail auquel on tient
Dans l’idée de rester, il peut y avoir beaucoup de choses heureuses : un geste que l’on maîtrise enfin, des collègues dont on connaît les attentions, la confiance acquise au fil des difficultés. Il peut y avoir la possibilité d’apprendre encore. L’attachement à un travail se nourrit de détails qui se laissent difficilement résumer par un intitulé de poste.
Il peut aussi y avoir des contraintes. Une charge familiale, un trajet devenu possible, un revenu dont dépend l’équilibre du foyer. Ou simplement trop peu d’énergie disponible pour engager une recherche. Ce sont des situations possibles, pas des explications que les données de la Dares permettraient d’attribuer aux personnes concernées.
Cela change le regard que l’on porte sur la stabilité. Une présence durable peut être le signe d’une place choisie et construite. Elle peut aussi demander, à celui qui la vit, des ajustements coûteux. Pour comprendre la relation au travail, il faut pouvoir parler de cette expérience sans exiger aussitôt une décision.
Une liberté qui se prépare
On raconte volontiers les bifurcations au moment où elles deviennent visibles : une lettre envoyée, un nouveau contrat, une formation qui commence. Mais une possibilité de partir se prépare parfois bien plus tôt. Elle peut prendre la forme d’une compétence entretenue, d’une conversation avec quelqu’un d’un autre métier, ou d’une première recherche menée sans urgence.
Le temps nécessaire à cette préparation n’est pas également accessible. Chercher, se former et rencontrer supposent de la disponibilité. Quand la journée est déjà pleine, même imaginer la suite demande une place que l’organisation du travail ne laisse pas toujours. Inviter chacun à devenir acteur de son parcours mérite donc une question concrète : où trouve-t-il le temps de le faire ?
Avoir un choix, même encore lointain, peut modifier la manière d’habiter son poste actuel. On distingue mieux ce que l’on souhaite conserver et ce que l’on voudrait déplacer. On peut commencer à formuler une demande plus précise. Ce travail de clarification vaut la peine d’exister avant que tout ne se réduise à l’alternative du départ ou du renoncement.
Changer sans changer d’adresse
Une trajectoire peut aussi bouger à l’intérieur d’une organisation. Une mission qui évolue, un apprentissage partagé, une répartition des tâches revue avec l’équipe : ces changements ne produisent pas nécessairement une fin de contrat. Ils peuvent pourtant transformer profondément une journée de travail.
Encore faut-il qu’un espace de discussion existe. Si la seule façon de faire entendre une difficulté consiste à annoncer que l’on s’en va, beaucoup de conversations arrivent trop tard. À l’inverse, pouvoir décrire un obstacle, une fatigue ou une envie ne garantit pas qu’une solution soit possible, mais permet au moins de chercher à partir du travail réel.
Le sujet concerne alors toute l’équipe. Comment accueille-t-on une envie d’apprendre autre chose ? Que devient la personne qui connaît le métier mais ne souhaite plus l’exercer exactement de la même façon ? Quelles marges sont réellement ouvertes, et lesquelles restent seulement promises ?
Trois lignes pour retrouver ses raisons
Un carnet peut offrir un petit espace à ces questions, sans transformer la vie professionnelle en projet à optimiser. On pourrait y noter trois choses : ce qui donne encore envie de venir travailler ; ce qui demande chaque semaine un effort de plus en plus lourd ; ce que l’on aimerait pouvoir essayer dans les prochains mois.
Ces notes n’ont pas besoin de conclure. Elles peuvent rester contradictoires. On peut aimer une équipe et souhaiter un autre métier. Tenir à une activité et ne plus supporter son rythme. Revenir sur les mêmes lignes après quelques semaines aide parfois à distinguer une difficulté passagère d’un désaccord qui s’installe.
Cette attention personnelle n’efface pas les conditions matérielles, ni les responsabilités de l’organisation. Elle permet de chercher des mots pour en parler. Le carnet garde une trace que l’urgence des journées tend à disperser : les raisons qui comptent, celles qui changent, celles que l’on découvre en les écrivant.
Laisser une place à la suite
Les chiffres des démissions donnent un repère utile sur les mouvements du marché du travail. Ce qu’ils laissent ouvert, c’est la conversation sur la qualité des places que l’on occupe et sur les possibilités de les faire évoluer. Un nombre de départs ne peut, à lui seul, dire si ces places sont devenues plus habitables.
Pour ce premier détour du carnet dans l’actualité du travail, j’aimerais garder cette question : qu’est-ce qui nous aiderait à choisir la suite avec un peu moins d’urgence ? Il y a peut-être une piste à chercher du côté du temps accordé à l’apprentissage, des conversations possibles et de l’attention portée aux raisons de chacun. Une page à laisser ouverte, avant d’en tourner une autre.
Repères et sources
Les chiffres cités concernent la période précisée dans le texte. Les réflexions qui les prolongent sont une lecture personnelle.
- Dares — Les démissions — publication du 22/10/2026.
- Dares — Les embauches — publication du 22/10/2026.
- Dares — Les mouvements de main-d’œuvre — publication du 22/10/2026.
